Méridien Fantôme / 01
Les Ports du silence
CHAPITRE 01
La place vide
Le premier objet que Nora Soglo remarqua fut une tasse. Blanche, avec une anse fendue et un cercle de café séché au fond. On l’avait posée sur le rebord d’une guérite, à côté de trois boulons. Tout autour, les choses continuaient : un moteur tenait son ralenti, une grue pivotait, un homme se frottait les yeux en attendant qu’on lui ouvre une barrière. La tasse, elle, semblait attendre quelqu’un.
Basile Dossou lui tendit un casque.
— Vous avez vos chaussures de sécurité ?
Nora baissa les yeux vers ses bottines. Il hocha la tête avant qu’elle réponde. Il devait avoir cinquante ans, un visage long et une chemise propre dont le col s’assombrissait déjà. Sur son badge, le mot SÉCURITÉ était imprimé plus grand que son nom.
— Nous avons une heure, dit-il. Ensuite, ils remettent la zone en service.
— Qui a décidé ?
— L’exploitation. Après accord interne.
Ce dernier mot resta entre eux. Nora n’était ni policière ni inspectrice du travail. Arcadie Maritime l’envoyait examiner un dommage matériel signalé pendant un accident mortel. Sa lettre de mission lui donnait accès aux marchandises assurées, aux documents de circulation et aux éléments nécessaires à l’évaluation du sinistre. Elle tenait dans une enveloppe. La mort de Jonas Agbo n’y occupait que deux lignes.
Ils avancèrent entre des rangées de conteneurs. À travers une ouverture, Nora aperçut une bande d’eau grise, puis un camion la masqua. Le site exploité par Solstice Logistique occupait une portion du port où elle n’était jamais entrée. Elle connaissait pourtant Cotonou, ses trajets qui variaient avec les travaux, les endroits où l’on trouvait encore du pain quand la journée avait fini de vous manger. Sa tante habitait de l’autre côté de la ville. Nora ne l’avait pas appelée. Une visite annoncée serait devenue un déjeuner ; un déjeuner, l’obligation d’expliquer pourquoi elle était revenue avec une valise trop petite.
Dossou s’arrêta devant une travée barrée de ruban rouge.
— Ici.
Le sol portait deux marques de peinture et une zone plus claire, nettoyée récemment. Contre un conteneur bleu, une caisse industrielle reposait sur des cales. L’un de ses angles avait éclaté. Des fibres de bois sortaient sous le cerclage comme les poils d’une brosse écrasée.
— La caisse a glissé pendant la reprise, dit Dossou. Agbo se trouvait entre la charge et le châssis.
— Qui l’a vu ?
— Le conducteur. Deux manutentionnaires étaient derrière.
— Vous avez leurs déclarations ?
— Dans le dossier.
Nora attendit. Dossou comprit qu’elle voulait les noms, pas la promesse d’un dossier. Il consulta son téléphone, lut trois lignes et les lui donna. Elle les nota. Elle notait toujours les noms à la main lors d’une première visite. Dans un ancien métier, elle avait appris à classer des personnes sous des intitulés de fonctions. Elle avait mis plusieurs années à perdre cette facilité.
Sur le côté du conteneur, les chiffres étaient propres : SLGU 481206-3. Un rectangle de peinture plus récente entourait le dernier caractère. Nora photographia l’ensemble, puis la plaque de charge, puis la caisse. Elle ne touchait pas encore.
— Elle est restée là depuis l’accident ?
— Depuis la mise en sécurité.
— Ce n’est pas la même chose.
Dossou la regarda. Il n’avait pas l’air vexé, plutôt fatigué qu’elle l’ait entendu.
— Ils l’ont dégagée pour les secours. Ensuite, elle a été reposée ici.
— Et les autres caisses ?
Il désigna les portes fermées du conteneur. Dix-huit unités avaient été déclarées, convertisseurs destinés à un réseau électrique industriel. Celle qui gisait au sol était la dix-septième selon son étiquette. L’adhésif portait deux petites entailles parallèles. Une reprise de cerclage, peut-être. Rien qui méritât encore un soupçon.
Elle s’accroupit à distance de la zone nettoyée. Le bois avait rompu vers l’extérieur sur une face, vers l’intérieur sur l’autre. Elle demanda une règle. Dossou en trouva une dans sa sacoche. Pendant qu’elle mesurait, un chariot passa derrière eux avec un bruit de vaisselle métallique.
Elle demanda aussi une vue générale prise avant le déplacement de la caisse. Dossou parcourut les images de son téléphone. Sur l’une, un gilet de secours masquait le point de contact avec le châssis ; sur une autre, les phares écrasaient les volumes. Nora lui demanda de conserver les fichiers tels quels et de les transmettre avec leur date de prise de vue. Une photographie imparfaite pouvait encore montrer une orientation, un obstacle, la place laissée à un homme pour circuler. Elle traça un petit plan et lui fit indiquer le trajet supposé du chariot. Au deuxième virage, Dossou arrêta son doigt.
— Ça, je ne l’ai pas vu. On me l’a raconté.
Nora remplaça le trait plein par des pointillés. Il regarda le dessin, puis ajouta lui-même l’emplacement d’un projecteur. Le plan commençait à distinguer ce qui avait été vu de ce qui était déjà devenu une histoire.
— Il avait quel âge ? demanda-t-elle.
— Trente-quatre ans.
— Jonas.
— Oui. Trente-quatre.
Le prénom changea la manière dont Dossou se tenait. Il rentra légèrement le menton et regarda la caisse au lieu de Nora.
— Il travaillait ici depuis longtemps ?
— Quatre ans. Avant, il changeait de contrats. Ici aussi, au début.
Nora prit deux autres photos, puis se redressa. Le bord du casque lui comprimait le front. À trente-huit ans, elle supportait moins bien les objets conçus pour une tête moyenne. Elle régla la molette, inutilement.
— Je voudrais voir la chronologie.
Le bureau de Dossou se trouvait dans un bâtiment bas, au-delà d’un parking où des employés déjeunaient déjà près de leurs véhicules. Il était à peine neuf heures. Une femme traversa les places en parlant dans des écouteurs, un sachet de mandarines au poignet. Nora eut soudain faim.
Dans le bureau, l’air froid sentait la poussière humide. Deux chaises faisaient face à une table encombrée. Dossou écarta des classeurs et ouvrit un dossier bleu. Le premier formulaire avait été imprimé en travers, puis remis dans le bon sens au stylo. Nora y vit l’heure du décès consignée dans le relevé transmis par l’équipe de secours : 22 h 10, le 16 février 2027.
Deux jours plus tôt.
L’accident s’était produit à 21 h 54 d’après le premier appel. Seize minutes entre un bruit et une ligne définitive. Nora regarda la signature au bas de la copie. Elle n’avait aucune raison, à ce stade, de douter de cette heure. Elle la transcrivit sans lui ajouter le mot « exact ».
— Votre alerte matérielle est partie à quelle heure ?
— Le lendemain matin. Le chef d’équipe a fermé son rapport cette nuit-là, mais nous n’avons ouvert le dossier d’assurance qu’après l’inventaire.
— Qui a fait l’inventaire ?
— L’exploitation.
Encore ce sujet sans visage. Elle demanda une copie, puis examina les documents dans leur ordre de classement. Entrée du camion, dépose du conteneur, contrôle visuel, mouvement vers une zone secondaire. Un avis orange portait la mention « vérification de risque de transit ». La formulation n’appartenait pas aux modèles d’Arcadie qu’elle connaissait.
— C’est habituel ?
Dossou inclina la feuille.
— Ça arrive. Le client demande de garder une unité à part.
— Le client ou l’assureur ?
— On reçoit l’avis. On applique la consigne.
Il avait répondu sans impatience. Nora reconnut la précision étroite de ceux qui essaient de dire vrai tout en réduisant le périmètre de leur responsabilité.
Elle tourna la page. Le tableau de pesée indiquait une masse brute de 25 140 kilogrammes. La cellule voisine donnait 22 h 47, le 16 février.
Nora posa son stylo.
— Le conteneur a été pesé après l’accident ?
Dossou se pencha.
— Cela doit être l’heure de validation.
— Vous le savez ou vous le supposez ?
Cette fois, il leva les yeux vers elle.
— Je le suppose.
Elle lui rendit un bref sourire, pour la réponse et non pour son contenu.
— Il me faut le ticket d’origine. Et la pesée d’entrée.
— Le service vous les transmettra.
— Aujourd’hui.
Il prit une feuille vierge pour noter sa demande. Sur un coin de son bureau, une photo montrait trois adolescents en uniforme sportif, serrés devant une cage de football. Nora détourna son regard avant qu’il lui explique qui ils étaient.
Elle continua. Le dommage estimé concernait « emballage, immobilisation et possibilité de choc affectant les composants ». Aucune réserve n’était inscrite sur le nombre de caisses. Le formulaire utilisait le même montant pour la provision immédiate et la perte potentielle maximale. C’était possible, mais paresseux. Elle traça un trait sous les deux nombres.
— Qui a déclaré la valeur ?
— Vous verrez avec votre compagnie.
Pour la première fois, le possessif avait une pointe.
Nora referma le dossier sans le fermer complètement. Elle garda un doigt entre deux pages.
— Je ne cherche pas à faire de vous le responsable de tout ce qui s’est passé mardi soir.
— Je sais.
— Je veux simplement savoir quelles pièces ont été établies au moment des faits.
— Je sais aussi.
Un téléphone sonna dans la pièce voisine. Dossou le laissa sonner deux fois, puis se leva pour répondre. Nora entendit « elle est encore là », puis la porte se referma.
Elle fixa le coin du dossier. Il n’y avait rien d’extraordinaire à ce qu’une enquêtrice en assurance soit annoncée. Elle l’avait été au portail. Elle avait signé un registre. Sa visite venait perturber une activité où chaque minute avait un prix connu de ceux qui payaient et rarement de ceux qui attendaient. L’ancien réflexe, chercher l’intention cachée dans le moindre pronom, lui avait déjà fait perdre du temps et des amis.
Dossou revint avec une bouteille d’eau.
— On vous prépare les copies.
— Merci.
Elle désigna le nom d’un témoin sur la première page.
— Celui-ci était affecté à quelle équipe ?
— À la pesée, normalement. Renfort, cette nuit-là.
— Je peux le rencontrer ?
— Elle. Aïcha Mensah. Elle n’est pas en poste ce matin.
Une femme, donc. La case du rapport disait « agent ». Nora ajouta le prénom entier dans son carnet.
Il fallut vingt-cinq minutes pour obtenir huit pages. Il en manquait trois. La pesée d’entrée et le ticket original n’étaient pas disponibles ; l’ordre de déplacement vers la zone secondaire appartenait à un autre service. Dossou lui remit l’enveloppe avec une expression qu’elle n’arriva pas à lire.
Au retour, ils passèrent de nouveau devant la guérite. La tasse avait disparu. Un employé rinçait le rebord avec de l’eau tirée d’un bidon.
— C’était à lui ? demanda Nora.
Dossou suivit son regard.
— Non. Au gardien.
Elle hocha la tête. L’esprit inventait des reliques avec une facilité déplaisante.
À l’extérieur, la chaleur lui prit les épaules. Elle s’écarta du flot des véhicules pour appeler son contact chez Arcadie Maritime. En attendant la tonalité, elle regarda les huit feuilles, leurs agrafes neuves, la petite tache noire laissée par le copieur au même endroit de chaque page.
— Alors ? demanda Claire Maret.
Claire travaillait à Paris. À sa voix, Nora entendit qu’elle avait déjà ouvert plusieurs dossiers en même temps.
— L’emballage a subi un choc important. Je ne peux pas conclure sur le matériel sans ouverture contradictoire. Il me manque les pesées et l’ordre de déplacement.
— Rien de bloquant ?
— Ce sont précisément les pièces qui me permettront de le dire.
Un silence bref suivit.
— Le courtier souhaite une première note cet après-midi. Même provisoire.
— Quel courtier ?
— Valcourt. Adrien Valcourt. Tu as dû croiser son cabinet.
Elle connaissait le nom, comme on connaît un hôtel où l’on n’a jamais dormi. Des garanties complexes, des grands comptes, des conférences sur le risque dans des salles sans fenêtres.
— Je transmettrai les observations établies, dit-elle.
— Très bien. Sois factuelle.
Après avoir raccroché, Nora resta quelques secondes avec le téléphone en main. On demandait toujours d’être factuel avant que les faits soient suffisamment nombreux pour devenir gênants.
Elle n’en fit pas une maxime. Elle avait du travail. Elle ouvrit une page neuve de son carnet et inscrivit deux heures, séparées par un espace : 22 h 10. 22 h 47.
Trente-sept minutes pouvaient correspondre à une simple régularisation. Un agent avait fini de saisir ses données après les secours ; quelqu’un avait validé un mouvement resté en attente. Elle écrivit ces deux possibilités sous les chiffres.
Puis elle en ajouta une troisième, sans souligner : « Le conteneur a réellement bougé. »
Avant de ranger le carnet, elle appela le numéro transmis pour la famille de Jonas Agbo. Une femme répondit. Nora se présenta, expliqua sa mission et demanda si elle accepterait de la recevoir.
— Vous venez pour les caisses ? dit la femme.
Nora regarda le portail derrière elle.
— C’est pour elles qu’on m’a envoyée.
Au bout du fil, une porte claqua. La femme lui donna une adresse.
CHAPITRE 02
Ce qui appartient aux vivants
Lydie Agbo ouvrit avant que Nora ait fini de frapper. Elle portait un pantalon bleu et un tee-shirt sur lequel une petite trace de farine dessinait un doigt. Derrière elle, le ventilateur brassait les coins d’une nappe transparente.
— Entrez. Si vous êtes venue avec un papier à signer, posez-le d’abord.
Nora posa son sac sur une chaise.
— Je n’en ai pas.
— Ils disent tous ça au téléphone.
Dans la pièce, une femme plus âgée épluchait une orange avec un couteau court. Un garçon d’une vingtaine d’années dormait sur un canapé, un bras replié sur le visage. La télévision montrait les images muettes d’un débat. Lydie baissa encore le volume, qui était déjà à zéro.
— Ma tante Esther. Mon cousin. Il a passé la nuit avec nous.
Nora salua. Esther lui répondit d’un signe de tête et continua son travail, sans lui offrir de morceau. Il n’y avait là ni froideur ni accueil : seulement la poursuite nécessaire d’un geste commencé.
Lydie apporta deux verres d’eau. Elle s’assit en face de Nora, les mains entre les genoux. Elle ressemblait à la photo de son frère agrafée au dossier, mais la bouche était plus étroite, les sourcils plus hauts. Nora se demanda si cette ressemblance l’avait frappée avant d’entrer ou si elle la fabriquait maintenant, parce qu’elle n’avait jamais connu Jonas vivant.
— Vous avez dit assurance, reprit Lydie.
— Arcadie Maritime. Ils couvrent la marchandise qui était déplacée au moment de l’accident. Je suis indépendante, ils m’ont confié l’examen du sinistre.
— Et l’assurance de mon frère ?
— Je ne m’en occupe pas. Je peux vous dire exactement quelles démarches ma mission couvre et quelles démarches elle ne couvre pas.
Lydie prit son verre, le reposa.
— Au moins, c’est une réponse.
Elle se leva, alla chercher une pochette sous un meuble et en sortit trois cartes de visite. Deux avaient le même logo, celui de Solstice. La troisième appartenait à un cabinet dont Nora ne connaissait pas le nom. Une personne était passée la veille proposer une aide administrative. Elle avait laissé un document à parapher, sans copie jointe.
— Vous l’avez signé ?
— Non. J’ai demandé un exemplaire. Depuis, elle ne répond plus.
Esther déposa les pelures sur une assiette.
— Lydie lit tout, dit-elle.
— Je travaille dans un laboratoire. Quand une case est mal remplie, c’est moi qui recommence. J’ai pris l’habitude.
Elle ne sourit pas. Nora pensa qu’on avait sans doute déjà félicité Lydie pour son courage, sa force, sa capacité à gérer. Il suffisait de regarder la façon dont elle gardait les pieds sous sa chaise pour comprendre le prix de ces compliments.
— Qu’est-ce que vous cherchez ici ? demanda-t-elle.
— À comprendre ce qui a changé dans le travail de votre frère mardi soir. S’il avait parlé d’un mouvement inhabituel, d’un problème avec une caisse. Mais je peux revenir.
— Demain, ce sera encore vrai.
Lydie désigna la chambre au fond.
— On habitait ensemble depuis deux ans. Notre mère devait rester à Bohicon quelques jours encore. Elle rentre ce soir. Jonas voulait qu’on refasse la peinture avant sa visite.
Sur le mur près de la porte, un carré d’enduit blanc était effectivement plus clair que le reste. Une feuille de papier avait été scotchée dessous pour recueillir la poussière. Nora le regarda un instant, puis revint à Lydie.
— Vous l’avez vu mardi ?
— Le matin. Il m’a demandé de prendre son pantalon chez le tailleur. J’ai oublié.
Elle prononça la dernière phrase avec une sécheresse qui n’était dirigée contre personne. Nora ne répondit pas que cela n’avait aucune importance. Le pantalon en avait une, précisément parce qu’il n’en aurait plus jamais.
Un téléphone vibra sur le meuble. Lydie lut le nom, rejeta l’appel et retourna l’appareil.
— Il m’a écrit vers sept heures du soir. Pour savoir s’il restait du riz.
— Et ensuite ?
— Ensuite, rien. Un collègue a appelé. Je n’ai pas compris le début de sa phrase. Je lui ai demandé de reprendre. Il a repris depuis bonsoir.
Esther cessa d’éplucher son orange. Le cousin remua sur le canapé, puis se tourna vers le dossier. Personne ne vint au secours du silence.
Lydie finit par prendre la pochette. Elle en tira un reçu de salaire, un planning et une enveloppe contenant les effets personnels rendus par l’entreprise. Un trousseau de clés, un porte-cartes, une pièce de monnaie étrangère percée en son centre. Pas de téléphone.
— Il est où ? demanda Nora.
— Avec les gens qui font les constatations. C’est ce qu’on m’a dit.
— Vous avez un reçu ?
Lydie sortit une feuille supplémentaire. Nora la lut sans la prendre. Un appareil et des vêtements étaient mentionnés. Elle n’avait pas à interférer avec cette procédure ; il lui suffisait de savoir que le téléphone n’avait pas disparu dans un tiroir anonyme.
— Je peux regarder le planning ?
Lydie le fit glisser jusqu’à elle.
Jonas devait terminer à vingt heures. Une prolongation manuscrite avait ajouté trois heures à son service. À côté figurait un prénom, incomplet, et une initiale. Nora demanda qui avait ajouté cette ligne.
— Lui, je pense. Il recopiait ses heures sur un papier pour comparer avec sa paie. Ce n’est pas leur feuille.
— Il avait accepté de rester ?
— Il restait souvent. Pas gratuitement.
Un très léger sourire passa enfin sur son visage.
— Jonas pouvait vous expliquer pendant une demi-heure pourquoi quinze minutes, c’était un quart d’heure de trop. Ensuite, il venait vous aider à déménager toute une journée.
Esther hocha la tête, cette fois avec vigueur.
— Il faisait payer les entreprises. Pas les gens.
La phrase rendit à Jonas une distinction que le mot « victime » lui avait déjà retirée. Nora demanda à Lydie la permission de photographier seulement le planning. Elle l’obtint, prit le cliché, lui montra le résultat. Le petit geste ralentit leur entretien. Il le rendit aussi plus supportable.
Dans la cuisine, une casserole se mit à cogner contre son couvercle. Lydie se leva. Esther avait déjà posé son couteau.
— Reste, dit Lydie. C’est pour moi.
Elle revint avec du pain et une assiette d’œufs. Elle avait fait cuire plus qu’il ne fallait. Elle posa une fourchette devant Nora sans lui demander si elle avait faim. Nora mangea. Il était plus facile, quelques minutes, d’être une personne assise à une table que la représentante d’un dossier.
— Soglo, dit Esther. Votre famille est ici ?
— Une partie. Mon père a grandi à Ouidah. Moi, surtout en France.
— Vous comprenez le fon ?
— Mieux que je ne le parle.
— Alors, comprenez bien quand on vous dit quelque chose.
Lydie protesta doucement. Nora secoua la tête.
— Elle a raison.
Elle n’expliqua pas son enfance, les étés raccourcis par les prix des billets, la gêne de répondre en français à des questions qu’elle comprenait, les années passées à prétendre que cette gêne avait disparu. Tout cela lui appartenait. Cela n’avait pas sa place sur cette table.
Après le repas, Lydie ouvrit un tiroir et en sortit un petit carnet à couverture verte.
— Il mettait ses trajets là-dedans. Quand un chauffeur devait le ramener. Si ça peut vous servir.
Nora hésita avant de l’ouvrir.
— Vous l’avez lu ?
— Les pages récentes. Le reste ne vous regarde pas.
Elle replia elle-même les anciennes pages derrière la couverture. Nora vit alors des chiffres, des prénoms, quelques sommes barrées. Au 16 février, une ligne mentionnait « Koffi, retour 20 h », puis, au-dessous, « ne pas attendre ». Un numéro accompagnait le prénom.
— Un ami ?
— Un chauffeur qu’il connaissait depuis avant Solstice. Koffi Daran. Il l’a appelé lundi, ils devaient se voir.
— Vous savez pourquoi ?
— Ils se voyaient sans avoir une raison à donner.
Nora acquiesça. La question avait été mauvaise.
Un trait vertical séparait une autre note : « 18 pièces = 18 signatures ? » Les mots n’étaient pas explicites. Ils pouvaient concerner la cargaison comme n’importe quel problème d’inventaire. Elle demanda si Jonas rapportait souvent son travail à la maison.
— Quand il était en colère. Là, il ne l’était pas. Il avait surtout envie de partir de cette équipe.
— Pour quel motif ?
— Parce qu’on lui demandait de couvrir des heures qui n’étaient pas les siennes. Parce que le chef changeait les repos. Pas parce qu’il avait découvert quelque chose d’extraordinaire, si c’est votre idée.
Cette fois, Nora accepta la correction sans sourire.
— Je n’ai pas encore d’idée.
— Ceux qui en ont arrivent vite.
Lydie reprit le carnet, le ferma et le garda sur ses genoux. Elle autorisa Nora à recopier le numéro de Koffi. Le carnet resterait dans la maison.
Le cousin se réveilla enfin. Il se redressa, regarda Nora sans comprendre, puis se leva pour prendre une bouteille d’eau. Sa chemise portait les plis du canapé. Lydie lui demanda s’il pouvait aller chercher le pantalon. Le jeune homme cligna des yeux.
— Aujourd’hui ?
— Oui. Aujourd’hui.
Il prit le billet qu’elle lui tendait et partit. Nora vit Lydie suivre ses pas jusqu’à la porte. Au retour du silence, elle semblait moins droite.
— On m’a dit qu’il avait voulu faire gagner du temps, reprit-elle. Qu’il était passé là où il ne fallait pas. Vous l’avez lu ?
— Le rapport préliminaire parle d’un mauvais positionnement. Il ne permet pas d’établir pourquoi il se trouvait là.
— Vous écrirez cette différence ?
— Oui.
— Même si ça ne concerne pas votre marchandise ?
Nora regarda son carnet fermé sur la table. Elle aurait pu expliquer les limites contractuelles, les réserves de compétence. Elles étaient réelles. Mais Lydie ne lui demandait pas une expertise médicale ni une promesse de justice. Elle lui demandait de ne pas faire disparaître une incertitude sous une formule.
— Oui, répéta Nora. Je l’écrirai.
Lydie se leva pour lui ouvrir. Dans le couloir, elle lui tendit une copie du document remis par les secours. Nora n’avait pas demandé à l’emporter.
— Vous regardiez l’heure sur la feuille, tout à l’heure.
— J’ai besoin de remettre les mouvements dans l’ordre.
— Vingt-deux heures dix. Ils me l’ont dit deux fois. Comme si c’était important que je sache la minute.
Nora plia la copie sans masquer le nom de Jonas. Deux sources concordaient désormais sur l’heure, mais elles pouvaient provenir du même relevé. Elle nota mentalement de ne pas les présenter comme deux confirmations indépendantes.
— Si quelqu’un vous demande pourquoi vous m’avez parlé, dites-lui simplement la vérité.
Lydie la fixa.
— Quelqu’un va me le demander ?
Nora sentit aussitôt le poids inutile de sa phrase.
— Je ne le sais pas. Je n’aurais pas dû le formuler comme ça.
— Alors, téléphonez quand vous saurez quelque chose. Pas pour me prévenir que vous ne savez rien.
Elle referma la porte doucement.
Dans la rue, Nora fit quelques pas avant de sortir son téléphone. La ville ne s’était pas arrêtée autour de la maison. Une moto attendait devant une boutique, son conducteur occupé à compter de la monnaie. Deux femmes débattaient de la largeur d’une étagère. Plus loin, un homme passait une couche de peinture sur un portail sans réussir à éviter les gouttes.
Nora appela Koffi Daran. Il répondit au deuxième essai, avec le bruit d’un moteur derrière la voix.
— Lydie m’a donné votre numéro. Je travaille sur le conteneur impliqué dans l’accident de Jonas.
Le moteur diminua, puis s’arrêta.
— Vous avez parlé à la femme de la balance ?
— Pas encore.
— Alors commencez par elle.
— Pourquoi ?
Koffi prit une respiration assez longue pour que Nora croie la communication coupée.
— Parce que Jonas l’a appelée avant moi. Et que moi, je suis parti.
Il donna l’adresse d’un atelier où Aïcha faisait réparer son scooter. Il ne savait pas si elle s’y trouverait, seulement qu’elle devait le récupérer ce jour-là. Nora répéta le nom de l’atelier pour vérifier, puis lui proposa de se rencontrer plus tard.
— Plus tard, dit-il.
Il raccrocha sans fixer d’heure. Nora resta un instant face au portail repeint, puis commanda un véhicule. Dans son sac, la copie du constat portait le même pli que la lettre de mission. Elle les sépara avant que le chauffeur arrive.
CHAPITRE 03
Six cent quatre-vingts
L’atelier n’avait pas d’enseigne visible depuis la route. Le nom donné par Koffi était peint sur une porte intérieure, derrière une rangée de pneus. Nora demanda Aïcha Mensah à un apprenti qui nettoyait un rétroviseur. Il désigna une femme assise sur une caisse renversée, un casque entre les chevilles.
— Si vous venez aussi me dire dix minutes, je vais finir par vous croire, dit la femme.
Nora lui montra sa carte professionnelle. Aïcha la lut sans la prendre.
— Qui vous a envoyée ici ?
— Koffi Daran. J’étais chez la sœur de Jonas.
Aïcha regarda l’apprenti, puis la route.
— Ce n’est pas un bon endroit.
— Nous pouvons marcher.
— Je ne marche pas pour qu’on me voie marcher avec vous.
Nora rangea sa carte. Aïcha avait les cheveux réunis bas sur la nuque, un pantalon clair taché au genou et la voix de quelqu’un qui n’avait aucune intention de s’excuser. Elle se leva pour aller parler au mécanicien. Celui-ci répondit sans sortir la tête du moteur. Aïcha revint, irritée pour une raison cette fois parfaitement ordinaire.
— Le carburateur, hier. Maintenant, c’est autre chose. Il me refait le véhicule morceau par morceau.
Elle désigna une petite salle attenante où l’on gardait des pièces détachées. Le mécanicien accepta qu’elles s’y installent. La porte resterait ouverte. Aïcha choisit la chaise la plus proche de la sortie.
Nora expliqua sa mission. Elle ne prononça ni « anomalie » ni « fraude ». Elle demanda simplement si 22 h 47 correspondait à une mesure ou à la validation tardive d’une mesure antérieure.
— Dossou vous a dit que c’était une validation ?
— Il a proposé cette explication. Il a précisé qu’il n’en était pas certain.
Aïcha passa le pouce sur un coin de son casque.
— Lui, au moins.
Dehors, une clé tomba sur le ciment. L’apprenti jura doucement. Aïcha attendit que le bruit du compresseur cesse avant de continuer.
— Le camion était sur le pont. À vingt-deux heures quarante-sept. J’étais là.
— Vous l’avez pesé ?
— J’ai surveillé la mesure. Le chef de nuit voulait la rattacher à l’entrée précédente. Le formulaire était déjà ouvert.
— Pourquoi ?
— Demandez-lui.
Nora acquiesça, puis posa sur une pile de cartons la copie du tableau transmise par Dossou. Aïcha la regarda de loin.
— Je n’ai pas signé ça.
— Votre nom n’y figure pas.
— Justement.
La ligne portait un numéro d’opérateur, 417. À la visite du matin, Nora l’avait pris pour une référence de poste. Elle l’entoura maintenant au crayon.
— C’était celui de Jonas ?
— Oui. Pas un code secret. Un numéro dans une liste. N’importe qui pouvait sélectionner un agent s’il avait le droit d’ouvrir le formulaire. Notre logiciel est vieux. Ils avaient promis de le remplacer avant la fin de l’année dernière.
Une insuffisance banale, pas une opération spectaculaire. Nora nota la distinction.
— Ce numéro désigne celui qui a demandé le mouvement ou celui qui a validé la pesée ?
Aïcha la regarda pour la première fois sans méfiance immédiate.
— Celui auquel le mouvement est attribué. Pas forcément celui qui touche au clavier. C’est pour ça qu’ils vous diront que tout est normal.
— Et parfois, ça l’est ?
— Parfois, oui.
Aïcha sortit son téléphone, chercha une image et la tendit. Nora vit une feuille bleu pâle, photographiée contre du carrelage. La photographie était floue sur les bords, mais les chiffres restaient lisibles : 25 140. L’heure : 22 h 47. L’identifiant du conteneur correspondait.
— Pourquoi un ticket papier ?
— L’imprimante du pont a des coupures. Quand elle fait deux sorties blanches, on remplit le carnet de secours. L’original part avec le dossier ; le double reste au poste. Cette nuit-là, on m’a dit de jeter la liasse. Ils allaient rééditer quelque chose de propre.
— Vous l’avez gardée.
— Une feuille. Celle sur laquelle j’avais écrit.
— Où est-elle ?
— Pas ici.
Nora ne demanda pas davantage. Elle demanda seulement à revoir la photo. Dans une case presque effacée, deux nombres se superposaient : une masse d’entrée, recopiée au stylo, et la masse nouvelle. Elle pencha le téléphone pour éviter un reflet.
24 460.
Elle fit la soustraction sur son propre appareil. Six cent quatre-vingts kilogrammes.
— Le camion était le même ?
— Le tracteur, non. Le châssis, oui.
Nora releva la tête. Une variation de masse brute pouvait venir du véhicule porteur si la mesure n’était pas corrigée. Elle demanda à Aïcha de lui décrire ce que chaque nombre représentait, sans raccourci.
— Nous avions le poids du véhicule séparé dans le système. Le nombre que vous regardez, c’est le conteneur avec ce qu’il y a dedans. Si le véhicule change, on refait sa référence. Enfin, on est censés.
— Elle a été refaite ?
— Je l’ai demandé. Deux fois.
— Et vous l’avez vue ?
Aïcha hésita.
— J’ai vu la valeur s’afficher. Je n’ai pas vu la pesée du tracteur seul. Je ne vais pas vous dire que j’y étais.
Nora nota les trois éléments séparément : mesure tardive observée ; changement de tracteur ; référence du véhicule non vérifiée par le témoin. Six cent quatre-vingts kilogrammes n’étaient pas encore six cent quatre-vingts kilogrammes de marchandise. Le papier ouvrait une question. Il ne la résolvait pas.
— Vous faites une drôle de tête, dit Aïcha.
— J’essaie de ne pas vous faire affirmer davantage que ce que vous savez.
— Les autres font plutôt l’inverse.
Elle reprit son téléphone, vérifia que Nora n’avait rien photographié sans demander. Ce souci lui plut. Elle le comprenait très bien.
Un bruit de moteur monta à l’extérieur. Aïcha se leva aussitôt. Le mécanicien essayait son scooter. Elle le rejoignit, attendit deux accélérations et lui demanda pourquoi il avait laissé le même problème. Nora demeura dans la petite salle. Derrière les voix, elle entendait la circulation, un vendeur qui annonçait quelque chose trop vite pour qu’elle distingue les mots, un rire. Ce n’était pas le décor d’une révélation. C’était le milieu d’un après-midi où quelqu’un avait besoin de repartir avec un véhicule qui marche.
Aïcha revint au bout de cinq minutes.
— Encore une demi-heure. Vous avez le temps ?
— Oui.
— Alors vous payez les jus. Pas la réparation.
Elles s’installèrent près de la porte, chacune avec une bouteille froide. Nora demanda si Jonas avait participé au mouvement après vingt heures.
— Il a accompagné la caisse sortie du conteneur. On lui avait demandé de vérifier les références avant remise en place.
— Qui ?
— Le chef de nuit. C’est tout ce que j’ai entendu.
— Pourquoi l’avait-on sortie ?
— Une alerte de risque. Ils voulaient contrôler une série. Pour nous, ça voulait dire attendre, puis recommencer.
L’avis orange. Nora revit la formulation inhabituelle dans le dossier de Dossou.
— Qui décidait du contrôle ?
— Un homme avec une chemise grise. Il était déjà venu, la semaine d’avant. Il ne portait pas nos couleurs.
— Vous avez son nom ?
— Non. Et tous les hommes en chemise grise ne sont pas le même homme.
Nora eut un petit rire. Aïcha ne sourit qu’à moitié.
— Ils aiment les descriptions, ajouta-t-elle. Après, ils apportent une photo et ils vous demandent si c’était lui. Vous finissez par reconnaître la photo.
— Alors, restez sur ce dont vous vous souvenez.
— Il avait une boîte de pastilles. Il l’ouvrait tout le temps. Le couvercle faisait un clic.
Nora écrivit la phrase sans lui attribuer plus de valeur qu’elle n’en avait. Elle ne voulait pas fabriquer un suspect avec un vêtement et un tic.
— Jonas avait remarqué la différence de poids ?
— Pas celle-là. Il était mort.
La réponse tomba sans haussement de voix. Nora baissa les yeux vers la bouteille. Le verre froid avait mouillé ses doigts.
— Je voulais dire avant l’accident. Une autre différence.
— Il avait compté les caisses. Il disait qu’on lui faisait signer des passages, pas des contenus. Il ne voulait plus signer sans regarder. Ça ne veut pas dire qu’il savait ce qu’il y avait dedans.
L’égalité du carnet de Jonas prit une forme plus nette : dix-huit pièces, dix-huit signatures. Il s’était posé une question de responsabilité, peut-être avant toute question de cargaison.
— Avez-vous entendu ce qui s’est passé au moment de l’accident ?
— Un cri. Le moteur a changé de bruit. Quand je suis arrivée, ils essayaient déjà de le sortir. Je suis retournée appeler. Je n’ai rien vu tomber.
— On vous a inscrite comme témoin.
— J’ai été témoin de ce qui a suivi. J’ai dit la même chose.
Nora lui expliqua qu’elle remettrait une note provisoire à Arcadie. Elle mentionnerait la pesée postérieure au décès et l’absence de pièces permettant de comparer correctement les masses. Elle ne citerait pas Aïcha comme source de la feuille sans son accord.
— Mais vous avez besoin du papier, dit Aïcha.
— Oui. Pour l’examiner et en faire une copie. Il restera à vous si vous le souhaitez.
— Il ne m’appartient pas. C’est un double de l’entreprise.
— Vous avez raison. Je veux dire que je ne le garderai pas sans que nous ayons convenu de ce que j’en fais.
Aïcha tourna la bouteille entre ses paumes. Puis elle donna une heure et l’adresse d’un petit centre de reprographie. Dix-sept heures trente. Elle y serait avec le ticket. Un endroit où l’on pouvait copier une feuille sans créer un événement.
Avant de se lever, elle demanda ce qu’il adviendrait de sa déclaration si Arcadie changeait d’enquêtrice. Nora dut reconnaître qu’elle ne contrôlait pas la circulation interne d’un rapport après son envoi. Elle pouvait limiter les informations nominatives, conserver la trace de ce qu’elle transmettait et convenir avec Aïcha de chaque pièce supplémentaire. Elle ne pouvait pas promettre que personne ne chercherait à retrouver la personne présente au pont cette nuit-là.
— Ce n’est pas difficile, dit Aïcha. Nous étions trois.
— Non. Ce n’est pas difficile.
Aïcha regarda un instant l’atelier, puis expliqua qu’elle avait candidaté pour une formation de maintenance. Elle voulait apprendre à intervenir sur les appareils, pas rester toute sa vie derrière leur écran. Une mention disciplinaire pouvait compromettre sa candidature. Nora n’essaya pas de lui dire que la vérité finirait forcément par la protéger. Elle demanda si elle souhaitait différer la copie.
— J’ai gardé ce papier parce qu’on me demandait de l’oublier, répondit Aïcha. Maintenant, je veux qu’il serve à poser la bonne question.
Elle remit son casque dans le creux de son bras. Le rendez-vous restait fixé.
Nora arriva dix minutes en avance. Elle relut ses notes à une table tandis qu’un étudiant reliait un mémoire près du comptoir. Aïcha entra à l’heure convenue, son casque au bras. Elle avait récupéré son scooter. Elle ne dit pas s’il fonctionnait.
Le ticket se trouvait entre deux pages d’un cahier de comptes domestiques. À la lumière, le carbone révélait des chiffres plus nets que sur la photo et la pression d’une signature partiellement absente. Nora demanda quels éléments Aïcha avait écrits elle-même. L’heure, le poids, la référence du conteneur. Pas le numéro d’opérateur, ajouté avant qu’on lui passe la liasse.
Elles firent deux copies, chacune gardant la sienne. Nora photographia également le recto, le verso, puis la feuille à côté d’une page portant la date de leur rencontre et l’explication d’Aïcha. Cette dernière relut le texte et en raya un mot : « validé ». Elle écrivit « relevé » à la place.
— C’est différent, dit-elle.
— Oui.
Nora enregistra la correction. Le ticket ne prouvait ni ce qu’on avait chargé ni qui l’avait voulu. Mais il rendait beaucoup plus difficile de prétendre que 22 h 47 n’était qu’une heure de saisie inventée le lendemain.
À son hôtel, une heure plus tard, elle ouvrit son ordinateur. La chambre donnait sur le mur d’un bâtiment voisin. Au rez-de-chaussée, quelqu’un répétait les mêmes notes de guitare avec une obstination paisible.
Elle rédigea trois pages. Observations matérielles. Documents consultés. Pièces manquantes. Elle distingua les faits constatés par elle, les données documentaires et les déclarations qui demandaient confirmation. La phrase sur Jonas figurait au deuxième paragraphe : aucun élément disponible ne permettait d’attribuer son positionnement à une initiative personnelle.
Pour les masses, elle écrivit la différence arithmétique puis les réserves qui interdisaient encore de l’interpréter. Enfin, elle demanda la conservation des documents d’origine et l’absence de nouveau mouvement de la cargaison jusqu’à examen contradictoire.
Elle relut la note debout. À dix-neuf heures douze, elle l’envoya à Claire Maret.
Le dîner arriva dans une assiette couverte. Nora mangea près de la fenêtre, l’ordinateur fermé. Dans la cour, le guitariste avait enfin dépassé la mesure où il butait. Elle attendit la suite jusqu’au bout.
CHAPITRE 04
La version utile
Claire Maret appela pendant que Nora essayait d’obtenir une deuxième tasse de café. Il était huit heures six. Dans la salle du petit déjeuner, la télévision expliquait une réforme sportive à des tables presque vides.
— Valcourt est à Cotonou, dit Claire.
— Je suppose que ce n’est pas ma note qui l’a fait venir dans la nuit.
— Il était déjà sur place. Il voudrait te voir ce matin.
— Pour m’apporter les pièces ?
— Pour éclaircir les réserves.
Nora remercia le serveur d’un geste. Il venait de poser une cafetière entière devant elle.
— Les réserves sont assez claires.
Claire se tut. Nora entendit un clavier, puis une porte. Quand sa correspondante reprit, sa voix était plus basse.
— J’ai reçu trois appels depuis sept heures. À Paris. Donc avant que je sois arrivée au bureau. Ton rapport a déjà circulé chez deux partenaires qui ne devaient pas l’avoir.
— Je ne l’ai envoyé qu’à toi.
— Je sais. Ça ne change pas le fait qu’ils l’ont.
— Alors demande qui le leur a transmis.
— Je le fais. Entre-temps, rencontre-le. Il dit avoir l’explication de la différence de poids.
Nora accepta un rendez-vous dans la salle de réunion de son hôtel, à neuf heures. Elle aurait préféré un lieu choisi par elle seule, mais il était inutile de transformer chaque commodité en bataille. Elle prit son carnet, la version imprimée de la note et une chemise vide pour les nouveaux documents.
Adrien Valcourt arriva avec quatre minutes de retard, sans s’en excuser avant d’avoir salué la réceptionniste. Un homme grand, mince, la cinquantaine prudente, portait une sacoche souple et une veste trop légère pour se froisser. Nora reconnut son visage : une photographie dans un dossier de réassurance, longtemps auparavant. Sur la photo, il tenait un verre d’eau. Ici, il demanda la même chose.
— Madame Soglo. Merci de m’accorder du temps.
— Vous avez des documents nouveaux ?
— Quelques-uns. Mais je voudrais d’abord savoir si l’on vous a expliqué l’ensemble de la situation.
Il posa sa sacoche à ses pieds. La salle sentait le produit de nettoyage et les câbles chauds du projecteur. Six chaises entouraient une table prévue pour dix. Nora s’assit à l’une des extrémités, laissant Valcourt choisir la distance.
— On m’a confié un conteneur endommagé dans un accident mortel, dit-elle. J’ai demandé les pièces nécessaires à son examen.
— Vous avez aussi demandé l’arrêt des mouvements.
— Leur suspension jusqu’à examen contradictoire.
— Sur le terrain, c’est le même arrêt.
Il prononçait chaque phrase de manière à ne pas avoir besoin de la répéter. Nora avait rencontré ce type d’interlocuteur dans son ancienne administration : des gens capables de discuter une formulation pendant une heure, puis d’en utiliser une autre dans le compte rendu.
Valcourt ouvrit sa sacoche et sortit un tableau de deux pages. Il le plaça devant elle dans le bon sens.
— Deux tracteurs différents. Différence de masse à vide : six cent quatre-vingts kilogrammes. Vous voyez le problème.
Elle vit surtout que le chiffre était exactement celui de son rapport. Une coïncidence n’était pas une preuve, dans aucun sens.
— Où sont les tickets individuels ?
— C’est une synthèse du transporteur.
— Je l’avais compris. Où sont les mesures qui la fondent ?
— Nous les attendons.
— Alors, pour l’instant, nous attendons la même chose.
Valcourt posa ses deux mains à plat sur la table. Ses ongles étaient courts, sans éclat particulier. Nora remarqua qu’il ne portait pas d’alliance, puis cessa aussitôt d’interpréter ce détail.
— Le tableau suffit à montrer qu’il existe une explication technique raisonnable.
— Ma note en prévoit une. J’ai écrit que la comparaison des masses demandait vérification.
— Après avoir mis le chiffre en évidence.
— Il est dans le corps du texte. Comme les autres chiffres.
Valcourt eut un sourire léger, presque pour elle.
— Vous savez comment les notes sont lues.
Oui. Elle savait. On lisait les mots qu’on pourrait citer au supérieur, au client, au service juridique. Le reste devenait le contexte, c’est-à-dire ce qui ne rentrait pas dans l’objet du message suivant.
— Justement, dit-elle. Je préfère conserver la réserve à côté du nombre.
Il sortit une deuxième feuille, une proposition de rédaction. Nora y reconnut les paragraphes de sa note, raccourcis. La phrase concernant le positionnement de Jonas avait disparu. L’heure de 22 h 47 était présentée comme une validation administrative. La différence de masse s’expliquait désormais par le changement de tracteur, sans conditionnel.
— Ce n’est pas une correction, dit-elle.
— C’est une version exploitable.
— Avec des faits qui ne sont pas établis.
— Ils le seront.
Elle posa la feuille sur la table. Elle avait besoin de sentir sa propre main ouverte, détendue. Dans un bureau parisien, onze ans plus tôt, elle avait signé une note dont on lui avait promis la même chose : les pièces viendraient. Elles étaient venues, mais ne disaient pas ce que le résumé leur avait déjà fait dire. Elle avait passé les semaines suivantes à expliquer que sa prudence initiale avait disparu entre deux versions. Elle n’était pas devenue plus héroïque depuis. Elle était devenue moins disposée à manquer de sommeil pour une phrase écrite par quelqu’un d’autre.
— Je peux établir un complément aujourd’hui, dit-elle. À réception des tickets et après entretien avec les agents concernés. Je ne peux pas antidater une certitude.
Valcourt recula légèrement sa chaise.
— Personne ne vous demande d’antidater quoi que ce soit.
— Votre formulation décrit comme acquis ce qui reste à vérifier.
— Vous êtes très attachée au vocabulaire.
— C’est avec lui que nous fixons ce que nous savons.
Le serveur frappa pour apporter l’eau. Valcourt l’aida à dégager une place sur la table et le remercia par son prénom, lu sur le badge. Le geste pouvait être une politesse ou une méthode. Nora n’avait aucune raison de choisir.
Quand la porte se referma, le courtier parla de la cargaison. Dix-huit convertisseurs, un acheteur qui attendait, un chantier où l’immobilisation coûtait de l’argent. Il ne donna pas de chiffre spectaculaire. Il n’en avait pas besoin. La suspension pouvait déclencher des demandes d’indemnisation en chaîne, provoquer la remise en cause d’autres garanties, déplacer la perte vers des entreprises qui n’avaient rien à voir avec l’accident.
Nora l’écouta jusqu’au bout.
— Tout cela justifie une vérification rapide. Pas une conclusion anticipée.
— Et la famille ?
Elle releva les yeux.
— Quoi, la famille ?
— Nous essayons de faciliter une avance d’aide. Si le dossier devient litigieux, chacun demandera un avis supplémentaire. Vous connaissez les délais.
Le visage de Lydie lui revint, non pas en larmes, mais devant les trois cartes de visite. Nora repoussa doucement le tableau.
— L’aide à la famille ne dépend pas de mon évaluation de dix-huit caisses. Si quelqu’un l’a liée à mon rapport, il faut qu’il l’écrive.
Le sourire de Valcourt se retira. Pas entièrement. Il resta ce qu’il fallait pour que la phrase suivante puisse encore passer pour un conseil.
— Vous travaillez souvent avec Arcadie ?
— Assez pour connaître leur procédure.
— Je pensais à votre relation commerciale. Ils apprécient votre précision. Ils ont parfois plus de mal avec votre disponibilité.
Nora sentit monter une fatigue soudaine. Elle avait trois factures en attente, une échéance de loyer et une réparation de voiture reportée depuis décembre. Son compte professionnel ne lui permettait pas de jouer à la personne indépendante de tout. Valcourt ne connaissait peut-être aucun de ces détails. Il n’avait besoin que de savoir qu’elle exerçait seule.
— Si vous voulez me parler du contrat, nous appellerons Claire ensemble.
— Je ne menace pas votre contrat.
— Alors nous pouvons revenir aux pièces.
Cette fois, il rangea la proposition de rédaction. Il la replia avec soin, comme un objet qu’on pourrait utiliser plus tard. Il laissa la synthèse des masses devant Nora.
— Je vous ferai transmettre ce que nous avons.
— Et l’avis de risque qui a provoqué la sortie de la caisse.
Une fraction de seconde passa avant sa réponse. Nora la remarqua sans lui donner un nom.
— Il figure dans le dossier.
— La consigne figure dans le dossier. Je demande l’origine de l’alerte et son destinataire initial.
— Nous centralisons ce genre d’avis pour éviter les interprétations divergentes.
— Votre cabinet ?
— Le dispositif de couverture.
Le sujet venait de s’élargir suffisamment pour ne plus désigner personne. Nora écrivit exactement les quatre mots. Valcourt la regarda le faire.
Ils se quittèrent sans se serrer la main une deuxième fois. À la réception, il s’arrêta pour demander une adresse de restaurant. Nora resta dans la salle jusqu’à ce qu’elle entende la porte d’entrée.
Elle appela Claire immédiatement et lui décrivit la rencontre. Pas les sourires, pas l’alliance absente, pas la fatigue. Les demandes précises, la version proposée, le lien évoqué avec l’aide à la famille.
— Envoie-moi cette version, dit Claire.
— Il l’a reprise.
— Tu aurais dû la garder.
— Je n’avais pas à l’arracher de sa main.
Claire soupira, puis s’excusa. Nora lui transmit le tableau et un compte rendu rédigé pendant que la conversation restait fraîche. Elle y distingua les paroles exactes de ce qu’elle résumait. Elle demanda à Claire de confirmer par écrit que sa note provisoire restait au dossier.
— Je peux confirmer sa réception, répondit Claire. Pour le reste, je dois parler à ma direction.
— Fais-le.
À onze heures vingt, Nora reçut un courriel de Solstice. Son accès au site était suspendu jusqu’à clarification du mandat. La formulation était neutre. Le message se terminait par un souhait de bonne journée.
Elle appela Dossou. Il répondit depuis un endroit bruyant.
— Je n’ai pas fait partir ce message.
— Je ne vous ai pas accusé de l’avoir fait.
— Je préfère le dire.
Elle demanda si le conteneur avait été déplacé. Il répondit qu’il ne pouvait pas vérifier immédiatement. Elle demanda de nouveau la conservation des documents originaux.
— Envoyez votre demande à l’adresse générale, dit-il.
— Je l’ai déjà fait.
— Alors gardez l’accusé.
Il n’ajouta rien. Nora le remercia. Le conseil pouvait être une façon de se protéger lui-même, mais il restait un conseil.
Elle consacra l’heure suivante à classer ce qu’elle possédait. Les scans reçus d’un côté, ses photographies de l’autre, ses notes datées dans un troisième dossier. Elle conserva les fichiers d’origine et travailla sur des copies. Aucun de ces gestes ne rendait les documents incontestables. Ils empêchaient simplement qu’elle les abîme elle-même en voulant les expliquer.
Sur la synthèse de Valcourt, les deux tracteurs étaient désignés par des références de parc. Aucun numéro de ticket ne permettait de rejoindre directement une mesure. Nora demanda au transporteur, par l’intermédiaire de Claire, de confirmer l’affectation de chaque véhicule cette nuit-là. Elle formula la demande sans annoncer ce qu’elle espérait trouver. Si les six cent quatre-vingts kilogrammes venaient bien des tracteurs, elle l’écrirait ; cette correction rendrait le reste de son examen plus solide, pas moins nécessaire.
Elle appela ensuite la réception pour prolonger la réservation de la salle. La réceptionniste lui apprit que Valcourt avait proposé de régler sa location.
— Vous l’avez accepté ?
— Nous avons dit que nous devions voir avec vous.
— Mettez-la sur ma chambre, s’il vous plaît.
Elle n’imaginait pas une tentative de corruption dans chaque facture offerte. Elle préférait simplement ne pas devoir retrouver, dans trois mois, qui avait payé la table autour de laquelle on lui avait demandé de changer d’avis. La réceptionniste nota la consigne sans paraître la trouver étrange.
Puis elle calcula ce que coûterait une semaine supplémentaire à Cotonou sans honoraires. Elle retrancha les dépenses déjà engagées, regarda le résultat et referma le tableau. Ce nombre-là ne demandait aucune expertise.
À midi passé, Aïcha lui envoya un message : « Vous avez parlé à quelqu’un de la feuille ? »
Nora répondit qu’elle avait cité la pesée, déjà présente dans le dossier, sans nommer sa source ni transmettre le double carboné. Elle demanda ce qui se passait.
La réponse arriva presque aussitôt : « On m’a convoquée à quinze heures. Ils veulent que je ramène tout ce qui appartient à l’entreprise. »
Nora relut le message. Une convocation n’était pas encore une menace. Rendre du matériel pouvait appartenir à une procédure ordinaire. Mais le calendrier venait de cesser d’être abstrait.
Elle proposa à Aïcha de consigner ce qu’on lui demanderait, avec les noms et les heures, puis posa le téléphone à côté de son assiette. Pour déjeuner, elle avait acheté du pain et des fruits à l’extérieur. Elle coupa une mangue avec le petit couteau de la chambre. Une moitié était mûre, l’autre encore ferme. Elle mangea les deux.
CHAPITRE 05
Le prix du silence
À quatorze heures vingt, Nora reçut les photographies de Dossou. Il les avait transmises depuis son adresse professionnelle, accompagnées d’une phrase : « Éléments demandés lors de votre visite du 18 février. » Pas un mot sur la suspension de son accès.
Elle ouvrit chaque image. Les secours autour du châssis. La caisse déplacée. Le projecteur dont il avait ajouté l’emplacement sur son plan. Rien ne permettait de voir la chute, et elle ne trouva aucun détail miraculeux dans les reflets. Mais une photo montrait la porte arrière du conteneur : le battant gauche ouvert, le droit tenu par une sangle. À l’intérieur, des caisses se dessinaient au-delà de ce que le flash avait éclairé. Impossible de les compter.
Elle classa les images et remercia Dossou. Faire exactement ce qu’il avait promis représentait déjà un choix de sa part.
Aïcha appela juste avant quinze heures.
— Je vais entrer. Si je ne réponds pas, ne concluez pas tout de suite qu’ils m’ont enterrée sous un conteneur.
— Je préférerais que vous me disiez à quelle heure vous pensez sortir.
— Une demi-heure. Une heure s’ils sont nombreux à parler.
Elles convinrent qu’Aïcha enverrait un message en quittant le site. Nora lui rappela de ne signer que ce qu’elle comprenait et de demander une copie. Aïcha répondit qu’elle n’avait pas attendu de rencontrer une enquêtrice pour savoir lire.
Après avoir raccroché, Nora sourit malgré elle. Puis Claire appela.
— J’ai parlé à la direction des risques.
— Et ?
— Ils veulent remettre la mission à un cabinet qui dispose d’une équipe sur place.
Nora regarda la chemise ouverte devant elle.
— Depuis quand ?
— La décision vient de m’être transmise.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
Claire laissa passer quelques secondes.
— Depuis ton échange avec Valcourt, j’imagine. Je n’étais pas dans la réunion.
La franchise était limitée, mais réelle. Nora lui demanda le motif écrit. Claire promit de l’envoyer. Il ne s’agissait pas encore, dit-elle, d’une rupture définitive de leurs relations. Arcadie souhaitait simplement éviter deux expertises concurrentes.
— Il n’y en aurait qu’une si on me remettait les pièces.
— Je le sais.
— Tu continues de dire ça.
— Parce que je le sais, Nora. Et que je ne décide pas seule.
Nora se leva. Elle fit trois pas jusqu’à la fenêtre, puis revint avant d’avoir regardé dehors.
— Est-ce qu’on te demande de retirer ma note du dossier ?
— De la considérer comme un document de travail non validé.
— Elle est signée, datée et transmise comme note provisoire.
— C’est justement le mot provisoire qu’ils utilisent.
Elles se turent toutes les deux. Claire avait un enfant dont Nora connaissait le prénom et un mari qu’elle n’avait rencontré qu’une fois, au téléphone, parce qu’il avait répondu pendant une panne d’ascenseur. Leur amitié n’en était pas tout à fait une. Elle n’était pourtant pas une simple ligne dans une liste de contacts.
— Il existe une solution, reprit Claire. Tu confirmes que l’anomalie de masse doit être vérifiée, sans maintenir la demande de suspension. Le cabinet reprend les contrôles. Tu factures ton intervention, et on ne transforme pas cette affaire en conflit contractuel.
— Qui prend la responsabilité de laisser partir le conteneur ?
— L’assureur et l’opérateur.
— Alors qu’ils la prennent. Ils n’ont pas besoin que je retire ma recommandation pour décider autrement.
— C’est ce que je vais leur dire.
Cette fois, Nora la crut. La phrase ne garantissait pas un résultat, seulement un effort.
Le courriel arriva à quinze heures trente-quatre. « Réorientation du dispositif d’expertise. » La lettre demandait la restitution des pièces confiées et la cessation des démarches effectuées au nom d’Arcadie. Une annexe proposait un texte d’accord par lequel Nora reconnaîtrait que ses réserves initiales avaient reçu une explication satisfaisante.
Elle relut cette dernière formule deux fois. C’était exactement ce qui manquait : une explication vérifiée, appuyée sur les mesures sources. Au lieu des tickets, elle recevait une phrase à signer.
Nora répondit qu’elle prenait acte de la fin du mandat, qu’elle transmettrait son inventaire de pièces, mais qu’elle ne pouvait attester des faits encore non établis. Elle joignit une liste datée des documents manquants. Elle ne menaça personne, n’évoqua aucun journaliste et ne copia aucune adresse supplémentaire.
Avant d’envoyer, elle calcula mentalement le montant annuel représenté par Arcadie. Un peu plus du tiers de son chiffre d’affaires. Elle pensa à la voiture, au dentiste qu’elle remettait à plus tard, aux projets qu’elle avait pris l’habitude de qualifier de provisoires.
Puis elle envoya.
Le geste n’eut rien de glorieux. Elle eut immédiatement envie de rappeler Claire pour expliquer plus doucement ce qu’elle venait d’écrire. Elle n’appela pas. La douceur ne modifierait pas l’annexe.
À seize heures neuf, Aïcha n’avait toujours rien envoyé. Nora attendit encore six minutes, puis appela. Pas de réponse. À seize heures dix-neuf, un message arriva : « Sortie. Ne venez pas au portail. »
Nora demanda un lieu de rendez-vous. Aïcha lui donna le nom d’une pharmacie près d’une voie fréquentée. Elle s’y rendit avec un chauffeur, puis descendit à l’écart de l’entrée pour ne pas encombrer les clients. Aïcha était à l’intérieur, assise près du comptoir. Une employée lui tendait un petit sachet de glace entouré d’un tissu.
— Le scooter ? demanda Nora.
— Garé ailleurs.
Sa manche avait été remontée sur son avant-bras. Une rougeur entourait son poignet. Nora s’accroupit pour parler à sa hauteur.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— À la sortie de la réunion. Un homme voulait mon téléphone. Il a dit qu’il appartenait à l’entreprise. Ce n’est pas vrai. Il m’a tenu le bras quand je l’ai repris.
— Qui était-ce ?
— Il n’a pas donné son nom.
L’employée de la pharmacie posa un verre d’eau. Elle avait vu Aïcha entrer, pas ce qui s’était passé avant. Nora lui demanda s’il existait un cabinet médical à proximité. Elle leur indiqua une rue voisine. Aïcha protesta d’abord que son bras n’était pas cassé.
— Je ne dis pas qu’il l’est, répondit Nora. Je veux qu’on regarde, et que ce soit consigné.
Elles s’y rendirent à pied. La salle d’attente sentait le savon et le papier neuf. Pendant qu’Aïcha remplissait une fiche, Nora resta près d’elle sans parler au personnel à sa place. L’examen confirma une contusion superficielle. Le praticien nota ce qu’il observait et distingua cette observation du récit d’Aïcha. Elle repartit avec un document et une recommandation de repos si la douleur persistait.
Dehors, la colère l’avait rattrapée.
— Il y avait mon responsable, une femme des ressources humaines et cet homme. Les deux premiers m’ont demandé de rendre le badge. Ils m’ont donné une lettre disant que je serais rappelée après examen de mon comportement. Ensuite, lui est resté dans le couloir. Il voulait la feuille carbonée.
— Il l’a appelée comment ?
— « Le double que vous avez sorti du poste. » Il savait qu’il manquait. Ce n’est pas forcément vous.
Nora n’avait rien dit. Aïcha l’avait regardée penser.
— Il vous a menacée ?
— Il a dit que j’avais emporté un document de l’entreprise. Que si je continuais, ils devraient regarder ce que j’avais emporté avant. Et qu’il serait dommage de faire entrer ma sœur dans une histoire qui ne la concernait pas.
La sœur d’Aïcha tenait une petite activité de livraison avec elle. Son nom figurait sur un document fourni pour une ancienne demande de changement d’horaires. L’homme n’avait pas besoin d’un service de renseignement pour l’avoir trouvé.
— Votre sœur est où ?
— Au travail. Je l’ai appelée. Elle est avec deux collègues et elle rentrera chez une amie.
Nora proposa de signaler l’agression et l’intimidation. Aïcha acquiesça, puis demanda à ne pas retourner vers les bureaux proches du port. Elle ne voulait pas risquer de croiser encore l’homme dans le même couloir, sous une autre présentation.
Nora avait le numéro d’une avocate de Cotonou qui lui avait été recommandée lors d’une précédente mission commerciale. Elle demanda l’accord d’Aïcha avant de l’appeler. Le cabinet répondit ; l’avocate était en audience, mais une collaboratrice prit les faits essentiels et promit un rappel. Elles convinrent de conserver le document médical et de rédiger le récit sans attendre. Ce n’était pas une protection immédiate. C’était un premier point fixe.
Aïcha demanda où elles pouvaient s’asseoir. Nora proposa son hôtel. La jeune femme secoua la tête.
— Vous recevez les gens de l’assurance là-bas.
— Plus maintenant.
— Ils le savent ?
Nora n’avait pas de réponse qui rende la proposition meilleure. Elles entrèrent dans un café dont la terrasse donnait sur la rue. Aïcha choisit une table près du personnel. Elle commanda un thé, puis demanda deux morceaux de sucre. Nora lui prêta un stylo.
Le récit tint sur une page et demie. Nom des personnes connues. Description sommaire de l’homme. Heure approximative de la sortie, retrouvée grâce au premier message. Phrases retenues, avec une distinction entre citation et sens général. Aïcha barra trois lignes, les recommença, puis signa. Sa main tremblait seulement quand elle s’arrêtait.
En relisant, elle ajouta un détail de la réunion. Avant de lui reprendre son badge, on lui avait présenté une déclaration disant qu’elle avait reconstitué le ticket de mémoire, après sa prise de service du lendemain.
— Vous avez une copie ? demanda Nora.
— Non. La femme a dit que je l’aurais quand ce serait signé.
— Vous avez pu lire la date portée au bas ?
— Aujourd’hui. Mais le texte disait que j’avais fait la feuille mercredi matin.
Nora regarda le carbone à travers la pochette. Si Aïcha avait recopié un résultat de mémoire le mercredi, son témoignage du passage réel au pont devenait secondaire, puis contestable. La différence entre mardi soir et mercredi matin pouvait donc faire disparaître deux problèmes dans une seule phrase.
— Ils vous ont expliqué d’où venait cette version ?
— Mon responsable a dit qu’il voulait éviter les malentendus. Je lui ai demandé lequel. Il a répondu que nous étions tous fatigués cette nuit-là.
Aïcha retourna la page et écrivit cet échange. Elle hésita sur « tous », le raya, puis conserva seulement ce dont elle était sûre. Nora ne corrigea pas à sa place. Le récit restait celui d’Aïcha, y compris avec ses hésitations. Plus tard, il faudrait chercher des éléments capables de le confirmer indépendamment : un appel, le passage d’un véhicule, une personne qui l’avait vue au poste. Pour l’instant, elles disposaient d’une feuille que quelqu’un voulait déplacer dans le temps.
— Ils ont gardé le badge, dit-elle.
— C’est dans votre texte.
— Je sais. Je veux dire : demain, je ne rentre pas. Je vais me lever et je ne rentre pas.
Nora pensa à sa propre lettre de mission terminée. Elle n’en parla pas tout de suite. Le tiers de son chiffre d’affaires n’était pas le badge d’Aïcha. Chacune venait de perdre quelque chose qu’il serait inutile de comparer.
— On m’a retiré le dossier, dit-elle enfin.
— Alors pourquoi vous êtes là ?
La question ne contenait pas de gratitude. Elle demandait une position claire.
— Parce que vous m’avez remis une copie en acceptant un risque. Et que ce risque vient de changer.
— Vous pouvez me payer un travail ?
— Pas pour l’instant.
— Vous pouvez empêcher cet homme de revenir ?
— Je peux rester avec vous, nous aider à trouver un endroit où aller et garder une trace de ce qu’il fait. Je ne peux pas vous promettre le reste.
Aïcha posa le stylo.
— D’accord. Alors ne promettez pas.
Elles appelèrent Koffi. Il connaissait une personne capable de confirmer quel tracteur avait repris le conteneur. Cette personne n’accepterait pas un rendez-vous à l’hôtel de Nora ni près du port. Elle devait passer le soir même dans un dépôt de matériel à la périphérie ouest de la ville.
— Je peux venir vous chercher, dit-il.
Nora donna le nom du café. Aïcha approuva d’un mouvement de tête. Puis elle sortit de son sac la feuille carbonée, protégée dans une pochette transparente.
— Je l’avais laissée chez une voisine. Je suis passée la reprendre avant de vous écrire.
— Gardez-la pour le moment.
Aïcha remit le ticket dans le sac, avec le document médical. Les deux feuilles n’avaient pas la même couleur. Elles avaient pourtant fini dans la même pochette.
En attendant Koffi, Nora régla les consommations. Aïcha posa sa part sur la table. Nora allait protester, puis se retint. Elle prit les pièces et demanda un reçu pour le reste.
CHAPITRE 06
La route de l’ouest
Koffi Daran portait une chemise à petits carreaux et des lunettes qu’il retirait pour regarder au loin. Nora l’avait imaginé plus âgé à cause de sa voix. Il devait avoir à peine quarante ans. Il entra dans le café, reconnut Aïcha, puis vérifia le nom de Nora avant de s’asseoir.
— La personne peut nous recevoir à dix-neuf heures trente, dit-il. Après, elle part.
— Où ?
— Un dépôt de matériel, à l’ouest. Une heure si ça roule, davantage si tout le monde a choisi le même chemin.
Il consulta son téléphone. Dix-huit heures huit.
— Elle s’appelle Mireille Kouton. Elle s’occupe du suivi de la flotte pour plusieurs petits transporteurs. Les entretiens, les changements de véhicules, les papiers qu’on demande quand quelque chose tombe en panne au mauvais endroit.
— Elle a les tickets de mardi ?
— Je ne sais pas. Elle a des éléments sur les deux tracteurs. C’est ce qu’elle m’a dit. Elle veut savoir pourquoi quelqu’un lui a demandé de confirmer un tableau qu’elle n’a pas fait.
Nora regarda Aïcha. La jeune femme avait rangé son stylo, mais gardait sa tasse entre ses mains.
— Et vous, Koffi ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que Jonas vous avait dit ?
Il retira ses lunettes et les plia.
— Qu’il finirait plus tard. Qu’ils avaient ramené un conteneur qu’on ne devait pas rouvrir. Il trouvait ça absurde : si on ne devait pas l’ouvrir, pourquoi ils l’avaient envoyé ailleurs pour un contrôle ?
— Ailleurs où ?
— Il ne le savait pas. Ou il ne me l’a pas dit.
— Vous êtes parti à quelle heure ?
— Vers vingt heures vingt. J’avais une course. Je ne pouvais pas rester toute la soirée à attendre.
Il la regarda avec une dureté soudaine. Nora comprit qu’il se défendait contre une accusation qu’elle n’avait pas formulée et que quelqu’un, depuis deux jours, lui répétait avec sa propre voix.
— Je vous demande l’heure pour la chronologie.
— Oui.
Il remit ses lunettes sans déplier complètement une branche, dut recommencer.
— Je l’ai rappelé à vingt et une heures passées. Il n’a pas répondu. Je me suis dit qu’il travaillait.
Aïcha posa brièvement sa main valide sur son avant-bras. Ce geste ferma la conversation mieux qu’une consolation.
En sortant, Nora aperçut un homme près d’une voiture grise garée de l’autre côté de la rue. Il tenait un téléphone horizontalement, peut-être pour lire, peut-être pour photographier. Elle ne ralentit pas. Il y avait des milliers de raisons de tenir un téléphone devant un café.
Koffi avait laissé sa berline au bout du trottoir. Il ouvrit la porte arrière pour Aïcha. Elle s’arrêta avant de monter.
— C’est lui.
Nora suivit son regard. L’homme avait quitté la voiture grise. Il traversait entre deux véhicules, sans chercher à dissimuler sa direction.
— Celui du couloir ?
— Oui.
Koffi regarda l’homme, puis Aïcha. Il ne lui demanda pas si elle était certaine. Il lui fit signe de monter. Nora s’installa à côté d’elle tandis qu’il passait à l’avant.
L’homme arriva au moment où Nora fermait la porte. Il posa la main sur la poignée et tira une fois. La fermeture l’arrêta.
— Madame Mensah, ouvrez. Nous n’avons pas terminé.
Sa voix ne portait presque pas. C’était une voix pour un guichet, un ascenseur, un voisin qu’on retient avant qu’il sorte.
Koffi démarra sans avancer. Il ouvrit sa vitre de quelques centimètres.
— Éloignez-vous de la voiture.
— Nous avons un problème de matériel professionnel à régler.
— Alors, prenez rendez-vous.
L’homme jeta un regard vers le café. Le serveur était sorti avec une pile de soucoupes ; il les tenait maintenant contre son ventre. Une femme s’était arrêtée à côté de lui. Nora baissa sa vitre juste assez pour se faire entendre.
— Cette personne ne veut pas vous parler. Vous avez déjà été informé. Laissez la portière.
L’homme la regarda enfin. Il avait le visage large, rasé de près, une petite coupure au menton. Aucun signe permettant d’en déduire qui l’employait. Sa main quitta la poignée.
Koffi attendit qu’un passage se libère et s’engagea dans la circulation. Il n’accéléra pas brusquement. Nora resta tournée vers l’arrière jusqu’au prochain carrefour. La voiture grise avait allumé ses feux, mais un minibus empêchait de voir si elle démarrait.
Aïcha frottait son poignet à travers sa manche.
— Vous avez vu, dit-elle.
— Oui.
Nora prit une note vocale très courte, avec l’heure, le lieu et ce qu’elle venait personnellement de constater. Elle ne nomma pas l’homme. Puis elle appela le cabinet de l’avocate et ajouta ces faits au message laissé plus tôt. La collaboratrice recommanda qu’elles restent dans un lieu fréquenté et précisa que l’avocate allait rappeler. Nora donna le numéro de Koffi en complément, avec son accord.
— On peut s’arrêter, dit-il.
— À un endroit où il y a du personnel. Pas sur le bord.
Ils roulèrent encore dix minutes. Les véhicules se rapprochaient puis s’écartaient par vagues, au rythme de travaux qui réduisaient une portion de chaussée. Des piétons traversaient là où les voitures étaient presque immobiles. Nora observa deux fois une carrosserie grise derrière eux. Deux fois, elle perdit de vue sa plaque avant de pouvoir comparer.
Elle ne dit pas qu’ils étaient suivis. Elle demanda simplement à Koffi de les arrêter dans une station ouverte et éclairée. Il en connaissait une sur leur trajet.
À l’entrée, une file de véhicules attendait devant les pompes. Koffi se gara près de la petite boutique et coupa le moteur. Nora sentit alors combien ses épaules s’étaient contractées. Elle desserra les doigts. Il n’y avait pas de courage particulier à rester assise derrière une portière fermée ; pourtant son corps avait réagi comme si on l’avait soulevée au-dessus du vide.
Aïcha sortit la première. Elle voulait de l’eau. Nora l’accompagna à l’intérieur pendant que Koffi appelait Mireille pour annoncer leur retard possible.
La boutique vendait des boissons, des biscuits et quelques câbles de téléphone. La personne à la caisse changeait un rouleau de papier. Nora acheta une bouteille, puis demanda s’il était possible d’attendre près du comptoir parce qu’un homme venait d’essayer d’ouvrir leur voiture contre leur volonté. Elle donna l’information sans raconter le port ni le conteneur.
La caissière appela le responsable. Il posa une seule question : l’homme était-il présent ?
— Je ne le vois pas pour le moment, répondit Nora.
— Restez ici. Si quelqu’un entre pour vous embêter, vous me le montrez.
Il retourna vers les pompes. Sa réponse était simple, limitée à ce qu’il pouvait faire. Nora l’en remercia.
L’avocate rappela à dix-huit heures quarante-sept. Elle s’appelait Maître Adeline Hounsa. Nora lui passa Aïcha, qui expliqua elle-même les deux incidents. L’entretien dura huit minutes. À la fin, Aïcha avait accepté un rendez-vous au cabinet le lendemain matin et la préparation d’un signalement documenté. Si l’homme revenait ou tentait de les empêcher de partir, elles demanderaient immédiatement l’intervention des services compétents. L’avocate ne pouvait pas venir les chercher. Elle leur demanda où elles passeraient la nuit.
Aïcha regarda Nora avant de répondre qu’elles étaient encore en train de l’organiser. Après l’appel, ce manque parut soudain plus urgent que le rendez-vous des tracteurs.
— Vous pouvez aller chez votre voisine ? demanda Nora.
— Il connaît ma sœur. Il peut connaître l’immeuble. Je n’ai pas envie de le vérifier ce soir.
Koffi entra, son téléphone à la main.
— Mireille dit qu’elle peut rester jusqu’à vingt heures quinze. Après, elle ferme. Elle demande si nous avons besoin d’aide pour dormir.
Nora leva les yeux.
— Vous lui avez expliqué ?
— J’ai dit qu’Aïcha ne voulait pas rentrer chez elle. Je connais Mireille depuis douze ans. Si vous préférez ne pas y aller, nous n’y allons pas.
Le choix venait de leur être rendu. Nora se tourna vers Aïcha.
— C’est vous qui connaissez Koffi.
— Je le connais. Je veux y aller.
Elles attendirent encore quelques minutes, le temps de boire et de payer. Personne ne les aborda. Nora nota le numéro affiché de la station pour pouvoir retrouver le lieu et le personnel si nécessaire. Elle ne demanda pas les images des caméras à la caissière, qui n’aurait peut-être pas eu le droit de les lui remettre. Elle lui demanda seulement de signaler à son responsable l’heure de leur présence, au cas où une demande formelle suivrait. La femme écrivit l’heure sur un morceau du rouleau neuf.
Quand elles remontèrent en voiture, le ciel avait perdu ses couleurs. Koffi prit la direction de l’ouest. Nora suivit le trajet sur son téléphone, moins pour surveiller le chauffeur que pour savoir où elle se trouvait. Elle avait trop souvent laissé les noms des quartiers devenir des points interchangeables entre deux rendez-vous.
Au bout d’un moment, les bâtiments s’espacèrent. Des commerces encore ouverts alternaient avec des parcelles fermées par des murs récents. Des familles marchaient sur le bord de la route. Une odeur de bois brûlé entra par la ventilation, puis disparut.
— Jonas vous avait déjà parlé d’un problème de signature ? demanda Nora.
Koffi réfléchit.
— Il disait qu’on signait pour le suivant. Quand le suivant se plaignait, on remontait jusqu’à celui qui avait le moins de moyens de se défendre.
— Il l’avait dit mardi ?
— Non. Avant. Ne mettez pas tout mardi.
Nora remercia intérieurement cette résistance. Une enquête pouvait faire violence aux souvenirs en les attirant tous vers le même soir. Elle corrigea la date approximative dans ses notes.
Aïcha s’était tue. Elle regardait la route, le sac serré contre elle. Nora lui demanda si elle voulait prévenir Lydie.
— Pas pour lui raconter ça. Sa mère est rentrée hier.
— Je peux simplement lui dire que nous poursuivons les vérifications.
— Elle vous a demandé des nouvelles quand vous sauriez quelque chose, non ?
Nora la regarda, surprise.
— Jonas disait la même chose. Je suppose que ça vient de chez eux.
Koffi sourit pour la première fois. Pendant quelques secondes, ils parlèrent de Jonas comme d’un homme capable d’interrompre une conversation trop longue, pas comme d’un événement à reconstruire. Aïcha raconta qu’il avait une fois refusé de choisir entre deux restaurants avant d’avoir comparé la taille exacte des portions. Koffi corrigea : il avait déjà choisi, il voulait seulement faire admettre son choix aux autres.
Ils rirent, brièvement, et le rire ne les trahit pas.
Le dépôt apparut après un embranchement que Nora aurait dépassé. Un portail vert, une cour empierrée, deux hangars et un bâtiment éclairé au fond. Koffi s’arrêta devant la grille. Une femme vint ouvrir, tenant une lampe dans une main et un trousseau dans l’autre.
— Dix-neuf heures cinquante-huit, dit-elle. Tu te serais cru en avance.
— J’ai fait ce que j’ai pu.
— C’est généralement ton explication quand tu es en retard.
Mireille Kouton avait des lunettes épaisses, une blouse de travail ouverte sur une robe sombre et des chaussures couvertes de poussière. Elle referma le portail derrière la voiture, puis salua Aïcha et Nora. Elle ne les prit pas dans ses bras. Elle les conduisit dans un bureau où quatre assiettes avaient été posées sur une table dégagée.
— Vous allez manger. Ensuite, vous m’expliquerez ce que vous cherchez. Et avant de partir, nous déciderons où vous allez dormir.
Sur une armoire, Nora aperçut des dossiers de véhicules, certains épais, d’autres réduits à quelques feuilles. Mireille suivit son regard.
— Les papiers ne vont pas s’en aller pendant le repas.
Nora posa son sac au pied de sa chaise. Elle s’aperçut seulement alors qu’elle avait gardé son carnet ouvert tout le trajet. Une page s’était pliée sous sa main, là où elle avait inscrit les deux masses.
Elle la remit à plat, puis ferma le carnet. Aïcha avait retiré sa veste. Koffi servait de l’eau. Derrière la porte, les bruits de la route étaient encore audibles, assez proches pour rappeler qu’ils n’avaient pas quitté le monde.
Pour la première fois depuis le café, Nora laissa son téléphone face contre la table.